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ETUDE LITTERAIRE

MONTES

TRANSFORMATION DE MOI
Le genre autobiographique chez Montesquieu, Chateaubriand et Sartre

Zagreb, 2014

Résumé

Ce texte vise à analyser trois autobiographies françaises : Penseées de Montesquieu, Mémoires d’Outre-tombe de Chateaubriand et les Mots de Sartre. L’on a comparé trois auteurs au leur contexte historique, par rapport à l’histoire de la littérature et leur réception.
Trois auteurs s’analysent en détail au niveau des trois personnages narratifs : auteurs, narrateur et personnage ; au niveau du style et au niveau thématique. Cette maîtrise distingue les trois couches thématiques : le chantier autobiographique chez Montesquieu, la magie de souvenirs chez Chateaubriand et la recherche de sa nécessité chez Sartre.

Table de matières :

1. Introduction

• Qu’est-ce que c’est l’autobiographie ?
• Contexte historique du genre autobiographique
• Problèmes des autobiographies analysées

2. Analyse

2.1. Trois auteurs et les autres

2.1.1. Trois auteurs et leur contexte historique
2.1.2. Trois auteurs par rapport à l’histoire de la littérature et leur réception

2.2. Trois auteurs et eux-mêmes

2.2.1. Auteur – narrateur – personnage
2.2.2. Le style des trois autobiographies
2.2.3. Création de l’identité
• Montesquieu – le chantier autobiographique
• Chateaubriand – la magie de souvenirs
• Sartre – la recherche de sa nécessité

3. Conclusion

4. Résumé
5. Littérature utilisée et consultée

1. Introduction

• Qu’est-ce que c’est l’autobiographie ?
 

L’autobiographie, comme le genre littéraire, renferme de significations différentes. Elle est, par exemple, un document très intime, mais devient complètement publique au moment où son auteur se décide à la publier. Elle peut être un document de l’époque ou une sorte d’énumération des évènements importants pour la vie d’auteur. Elle vit aussi dans la forme d’un auto-document quand un écrivain examine la naissance et le développement de sa profession. Enfin, elle peut devenir une méditation profonde et ardente d’une vie sacrée.
Elle se présente comme un texte littéraire et elle est susceptible de diverses approches. Elle peut être étudiée par exemple historiquement ou psychologiquement, mais aussi il existe d’autres approches.

Etude d’une autobiographie se peut étendre en deux directions : celle de la poétique et celle de la critique. Si l’on explique la poétique d’une autobiographie, l’on décrit théoriquement le genre et les formes que l’auteur utilise, et si l’on analyse la critique de cette autobiographie, l’on dissèque le texte en le lisant minutieusement et l’on fait une interprétation de parties particulières qui composent cette autobiographie.
Pour reconnaître un texte littéraire comme une autobiographie, l’on suppose qu’il existe un pacte autobiographique ou, autrement dit, un contrat de la lecture entre le lecteur et l’écrivain. Les éléments formels qui font le genre autobiographique sont moins importants pour définir un texte littéraire comme le membre de ce genre étudié. Il est plus important pour un texte littéraire, pour être reconnu comme autobiographique, d’être un récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle écrit da sa propre existence. De plus, il est essentiel que cette personne mette l’accent sur sa vie individuelle, et précisément, qu’elle insiste sur l’histoire de sa personnalité.

Les éléments d’une autobiographie doivent être analysés en quatre catégories différentes : les formes du langage (s’il s’agit d’un récit ou de la prose) ; le sujet traité (s’il s’occupe d’une vie individuelle ou d’une histoire d’une personnalité) ; la situation de l’auteur (quelles sont les différences entre l’identité de l’auteur – dont le nom renvoie à une personne réelle – et, celle du narrateur) ; et la position du narrateur (quelle est l’identité du narrateur et du personnage principal et quelle est la perspective rétrospective du récit).
L’autobiographie est, d’après ces principes, un oeuvre qui accomplit toutes les conditions indiquées à chacune des catégories.

Bien que Philippe Lejeune dans son étude célèbre Le Pacte autobiographique définisse les mémoires et le roman personnel comme des genres littéraires qui ne remplissent pas toutes les conditions déjà-dites, dans cette maîtrise l’on analysera les mémoires, un roman personnel et même un bouquet des pensées. La raison, qui me pousse à cette lecture des trois livres, est notamment la vraie nature de trois documents étudiés. Ce texte présentera que trois autobiographies, bien qu’elles ne soient pas complètement les membres du genre, achèvent leur propre nature. Elles dessinent les vies individuelles, montrant la formation d’un individu engagé pendant son éducation et pendant son accomplissement des rôles sociaux, mais aussi elles donnent les pensées intimes. Ces textes analysés déclarent l’authenticité, cela veut dire leurs auteurs déclarent que ces textes sont leurs autobiographies, annonçant à cette façon-ci le pacte autobiographique entre le lecteur et l’écrivain.
Bien que Philippe Lejeune ait défini le genre autobiographique, il a ouvert néanmoins une possibilité d’une nouvelle interprétation de sa définition quand il a écrit : « Pour étudier un genre il faut lutter contre l’illusion de la permanence, contre la tentation normative, et contre les dangers de l’idéalisation : à vrai dire, il n’est peut-être pas possible d’étudier un genre, à moins d’accepter d’en sortir. »

• Contexte historique du genre autobiographique
 

Le mot « autobiographie » est apparu en Angleterre aux environs de 1800 et s’est ensuite répandu en Europe. Au milieu du 18e siècle il s’est développé en Europe occidentale un nouveau document qui a contenu les histoires de sa propre personnalité rassemblées et racontées par l’auteur.
Ph. Lejeune explique : « Le développement de l’autobiographie à la fin du 18e siècle correspond à la découverte de la valeur de la personne, mais aussi à une certaine conception de la personne : la personne s’explique par son histoire et en particulier par sa genèse dans l’enfance et l’adolescence. Ecrire son autobiographie, c’est essayer de saisir sa personne dans sa totalité, dans un mouvement récapitulatif de synthèse du moi. Un des moyens les plus sûrs pour reconnaître une autobiographie, c’est donc de regarder si le récit d’enfance occupe une place significative, ou d’une manière plus générale si le récit met l’accent sur la genèse de la personnalité. »

L’histoire de l’autobiographie au sens strict peut commencer par des années 1760. Bien qu’il existe en France avant cette date des autres textes et documents qui portaient des nuances autobiographiques, pour l’histoire de ce genre il est nécessaire d’avoir une lecture présente et vive. La lecture suppose que ce document était intéressant et lu par le public. Une fois que le public littéraire a commencé à s’intéresser à la situation de l’autobiographe qui lui permettait non seulement de documenter des dates et des trivialités de sa vie, mais aussi d’inventer une nouvelle façon d’interroger sa vie et de changer la structure et le contenu du récit ; au moment où le publie est devenu conscient de cette différence entre la biographie et l’autobiographie, l’histoire de l’autobiographie peut analyser son sujet : les textes autobiographiques.

Il existait aussi avant 17e siècle en Europe des textes que l’on peut traiter comme la tradition européenne autobiographique. Des autobiographies religieuses que l’on doit certainement mentionner comme des plus importantes sont les Confessions de saint Augustin (354-430) et la Vie de sainte Thérèse d’Avila (1515-1582). Il existe aussi Histoire de mes malheurs d’Abélard (1079-1142) qui est plutôt une histoire d’amour ou un roman qu’une autobiographie religieuse. Les Essais de Montaigne (1533-1592) développe chez le lecteur un sentiment de la sincérité de leur auteur, bien que l’auteur ait fait plutôt un autoportrait avec beaucoup de citations des autres qu’une autobiographie intime.
Le récit de vocation non religieux, celui de Descartes (1596-1650) Discours de la méthode fait partie de la tradition française qui se présente comme une autobiographie intellectuelle et comme un récit de formation d’un intellectuel. Les Mémoires de Mme de Staël (1766-1817) donne au lecteur déjà une bonne qualité littéraire, des mémoires d’une bourgeoise riche.
Les Confessions de J. J. Rousseau (1712-1778) établissent un nouveau type de relation entre l’auteur et le lecteur : il existe de ce moment la communication entre les deux. Rousseau revit le passé avec des techniques romanesques ; il établit la relation entre le narrateur et le lecteur utilisant des émotions et l’analyse des sentiments ; il cherche son identité pendant son écriture autobiographique et le lecteur peut joindre ce chemin de la conscience. Rousseau examine son enfance pour mieux comprendre sa personnalité ; il traite des couches morales sur le plan intellectuel.

Benjamin Constant (1767-1830) dans Le Cahier rouge représente la vie d’un romantique, comme aussi Alfred de Vigny (1797-1863) aux Mémoires inédits. Stendhal (1783-1841) au contraire, à la Vie de Henry Brulard exprime une vivacité réelle et jouissante mais aussi une autobiographie intellectuelle et formative. George Sand (1804-1876) à son Histoire de ma vie présente l’histoire romantique d’un enfant agité mais heureux, une vive image pastorale de la vie joyeuse.
André Gide (1869-1951) avec Si le grain ne meurt, François Mauriac (1885-1970) avec Mes Plus Lointains Souvenirs, Michel Leiris (1901-1990) à L’Age de l’homme ou Georges Simenon (1903-1989) à Je me souviens donnent des autobiographies des intellectuels et des récits des écrivains. Simone de Beauvoir (1908-1986) aux Mémoires d’une jeune fille rangée explique plutôt le processus de la formation d’une écrivaine similaire à celui de Sartre aux Mots.
Le sens d’une autobiographie comme genre littéraire repose à une nouvelle révolution spirituelle : l’historien se prend lui-même comme objet. A cette façon-ci, l’historien devient premièrement le sujet, secondement un personnage important, digne de la mémoire des hommes, témoin de ses propres bouleversements intérieurs qui, devenant écrits et publiques, justifient l’effort de la composition de cette autobiographie.
L’historien du développement du genre autobiographique reste un paléontologue des pensées et sentiments des autobiographes et il analyse comment se naissait la personnalité, notamment des écrivains religieux et intellectuels. Il continue à revivre, chaque fois à nouveau, le mythe de moi.

• Problèmes des autobiographies analysées
 

Premièrement, il est évident que tous les trois auteurs ont décidé d’écrire leurs paragraphes autobiographiques à l’âge de maturité intellectuelle, corporelle et spirituelle. Chateaubriand a commencé ses Mémoires quand il était 35, Montesquieu ses Pensées avec 31 et Sartre a publié la Nausée à l’âge de 33. Les deux entre eux ont fini l’introspection aux années soixante, et Chateaubriand a accompli ses Mémoires avec 73. Montesquieu a fini ses Pensées à sa 66 et Sartre a redéfini son autobiographie avec les Mots à son 59.
Pendant ces décennies d’autoréflexion, les niveaux d’étude ont changé leur chemin, en forçant que les auteurs changent leurs préoccupations intérieures et ils améliorent leurs connaissances de la vie et du monde. Il est peu probable qu’ils aient réfléchi les projets et aient défini les oeuvres complets au début de leur travail littéraire.

Chateaubriand nous présente un oeuvre immense, intitulé Mémoires d’Outre-tombe, qui témoigne de son époque. C’est une vraie histoire de son temps. Les différences entre des pays et des régions, les changements des royaumes et des républiques que Chateaubriand décrit ; tout cela semble proche de Lettres Persanes de Montesquieu. En même temps son écriture représente la vie turbulente de ses sentiments ; son écriture est celle qui l’aide d’achever son but principal : construire un sujet méditatif et pensif, un romantique sensible.
Son écriture devient aussi sa salvatrice qui lui donne une possibilité de se sauver de sa propre solitude où il tombe à cause de sa vie intérieure.
Finalement, c’est sa propre écriture qui reconstruit la vie au passé. Chaque fois à nouveau sa vie se restaure aux souvenirs du passé, car Chateaubriand, comme Proust, adore vivre et revivre au passé.
Montesquieu, d’autre part à ses Pensées, divise thématiquement ses pensées, commentaires, considérations, jugements et nuances sociologiques, aperçus de ses voyages. Il recherche à quelle façon écrire un méta-document qui pourrait s’étendre jusqu’une esquisse de son autobiographie d’avenir. Il pourrait s’allonger jusqu’un texte sur le développement d’un juge, d’un commentateur, d’un narrateur ou d’un examinateur de la condition humaine. Par cette dernière particularité autobiographique, Montesquieu s’approche de Marc Aurèle.
Sartre a fait une autobiographie d’un écrivain mais aussi une autobiographie de l’écriture même. Les Mots sont un autodocument. L’auteur a écrit consciemment un type de la vie de l’écrivain pour qu’il puisse montrer au lecteur la naissance de l’écriture comme un métier.
Pendant que les Mémoires ont le même auteur, narrateur et personnage, les deux autres documents analysés présentent des situations différentes. Dans Les Mots les identités d’auteur et de narrateur sont les mêmes, mais c’est le personnage qui diffère du narrateur et de l’auteur. Dans les Pensées, le personnage n’existe pas. Les identités différentes d’auteur, de narrateur et de personnage seront examinées en détail pour que l’on puisse déterminer les ressemblances et les oppositions entre trois auteurs et leurs approches à la littérature intime.

2. Analyse

2.1. Trois auteurs et les autres
 
 
2.1.1. Trois auteurs et leur contexte historique
 

Le plus vieux de trois auteurs analysés, Montesquieu (1689-1755) était un vrai valet de la Monarchie. Ses origines natales de Bordeaux, son statut social de sa jeunesse – tout était sous le règne de la Monarchie, de la noblesse. Il était avocat, baron et il était chargé par la fonction de président à mortier au parlement de Bordeaux. Il est entré à l’Académie de Bordeaux en 1716. Il a mêlé la culture nobiliaire, académique et parlementaire.
Bien qu’il soit le serviteur de la grandeur monarchique, il a décidé en 1726 de vendre sa charge de président à mortier et il est devenu un nouvel homme. La même année quand il est élu à l’Académie française, en 1728, il a commencé son grand voyage en Europe. Pendant des années 1730, il est élu à la Royal Society en Angleterre et il est initié à la franc-maçonnerie.
Son livre De l’Esprit des lois est mis à l’Index en 1751, mais aujourd’hui nous vivons dans une société aménagée en grande partie selon les voeux de Montesquieu, élaborées déjà dans son livre célèbre.
Il était juge et vigneron, jeune parlementaire et grand propriétaire du 17e siècle. Il a écrit des mémoires scientifiques et juristes mais aussi Lettres persanes, une ingénieuse analyse sociologique de la société française de l’époque. Il est le vrai père de la politologie contemporaine et le philosophe de sa propre philosophie que l’on peut nommée « le relativisme », car il n’a considéré rien absolument et il a trouvé tout en relations, selon J. Starobinski. Il est le messager de l’idée d’une contemplation sans sacrifice et d’un bonheur calme de la vie. Comme le créateur de son propre discipline, il est devenu le restaurateur de l’idéal antique, proche à celui de Marc Aurèle. Il est témoin de la Raison, littérateur et représentant des « mi-distances », mais en même temps, aventurier, voyageur, un moqueur et critique dynamique et florissant de sa propre société.

Chateaubriand (1768-1848) était, comme son prédécesseur, le serviteur de la Monarchie et de sa grandeur. Il a décidé d’entrer à l’armée ; il est devenu en 1803 le secrétaire d’ambassade à Rome. Après cette poste, suivent des autres postes d’un haut fonctionnaire : en 1815 ministre de l’Intérieur et ministre d’Etat et pair de France ; en 1821 ambassadeur à Berlin ; et en 1822 ambassadeur à Londres, ministre plénipotentiaire au congrès de Vérone et ministre des Affaires étrangères. En 1828-1829 il était ambassadeur à Rome. En 1811 il est élu à l’Académie française.
Comme un politicien, militaire et fonctionnaire, il était une vive image d’un « honnête homme » du 18e siècle. Mais, en même temps, Chateaubriand était voyageur, aventurier des régions nouvelles et inconnues ; il était un philosophe de l’honneur, le romantique qui réfléchissait l’amour et un sujet méditatif qui étudiait la nature et la religion. Il était le grand apôtre du christianisme de son époque, mais aussi un visionnaire quant aux mouvements politiques de son pays et des pays voisins.

Sartre (1905-1980) était philosophe par vocation, professeur et idéologue par profession. Ses origines étaient bourgeoises, il est devenu un philosophe bourgeois qui se bat contre des idéaux bourgeois. Pendant la Deuxième guerre mondiale, il est devenu prisonnier, ce qui serait pour lui une grande motivation littéraire. Il était un intellectuel engagé et son mouvement philosophique, nommé « existentialisme », deviendra une nouvelle affirmation de la vie. Il a plus influencé à la deuxième partie du 20e siècle avec ses idées que tous les autres écrivains français contemporains.

2.1.2. Trois auteurs par rapport à l’histoire de la littérature et leur réception
 

Tous les trois auteurs ont raconté leur propre histoire, essayant prendre les distances par rapport à eux-mêmes afin de se reconstituer dans leur caractère unique et leur identité à travers le temps. La réception littéraire a reconnu leur autorité omniprésente.
Catherine Volpilhac-Auger se demande à quelles questions les Pensées de Montesquieu veulent répondre : « Montesquieu a-t-il tenu une sorte de « carnet de bord » de ses réflexions, relevant au jour le jour ce qui le frappe ou ce qu’il n’a pas le temps d’approfondir ? Peut-on y lire les préoccupations de celui qui est en train d’écrire le maître livre, et dont la réflexion s’inscrirait sur deux niveaux, celui de l’oeuvre publiée, celui de recueil privé ? L’apparence même du manuscrit et l’étude des différentes mains permettent de récuser cette idée. »
Elle nous explique le sens du recueil : « Certes il est permis d’y lire, comme se plaisait à le dire Bernard Grasset, qui fut à l’origine de la (re)découverte des Pensées, « l’homme » même, dans sa simplicité, mais aussi le moraliste dépouillé de sa grandeur et de sa réputation de penseur. »
Finalement elle insiste que les Pensées ne sont pas une autobiographie : « Mais on aurait tort d’y voir un journal intime (même sous la forme d’un « livre de raison », Grasset, p. XXIII), un écrit du « for intérieur », voire une forme d’autobiographie ».

Jean Starobinski, au contraire, dans sa monographie sur Montesquieu, élabore plus précisément pas la forme des oeuvres, mais les idées qui occupaient la raison de l’écrivain. Il nous éclaircit pourquoi Montesquieu voulait borner la liberté : « Mais pourquoi les hommes désobéissent-ils ? Parce qu’ils sont libres, répond Montesquieu. « La liberté est en nous une imperfection : nous sommes libres et incertains, parce que nous ne savons pas certainement ce qui nous est le plus convenable. » Voici survenir une nouvelle image de la liberté : le second moment dans le développement dialectique de la réflexion sur la liberté. »
Il a déterminé, très convenablement, que Montesquieu a envahi une période sans idée fixe, une époque intermédiaire : « Montesquieu n’appartient pas encore à l’époque qui se demandera si l’homme fait librement l’histoire. Il n’appartient pas à l’époque qui se demandait si l’homme fait librement son salut. Il échappe ainsi à une double inquiétude. Il habite ce moment de transition et d’équilibre précaire entre l’âge de la théologie et l’âge de l’historicisme. L’idée de la causalité nécessaire est pour lui une idée stable et rassurante : s’il ne nous appartient pas de faire librement l’histoire, il nous appartient cependant de la comprendre totalement. »

M.-F. Imbert nous exprime la différence de l’honneur chez Chateaubriand et chez Montesquieu : « Pour Chateaubriand, l’honneur marquait la limite à laquelle s’arrêtaient les exigences de la politique et de l’Etat. Non que l’honneur enfermât le citoyen dans l’égoïsme, il lui révélait au contraire, dans le plein exercice de sa liberté, le sens du devoir. A la limite, il s’identifiait avec la vertu.
C’était là, semble-t-il, la leçon même de Montesquieu. Dans ses Lettres persanes, il aurait célébré l’honneur face à l’obéissance servile. Mais dans l’Esprit des lois, il présentait ce rapprochement de l’honneur et de la vertu moins comme un fait que comme une hypothèse encourageante. Il dissimulait mal sa préférence pour la prestigieuse austérité des républiques antiques. »
Victor Giraud a présenté Chateaubriand comme un historien aux Mémoires : « Les descriptions qu’il nous a laissées de la société de la fin du 18e siècle, du Consulat, de l’Empire et de la Restauration, les nombreux portraits qu’il nous a tracés des divers personnages qu’il avait pratiqués ou simplement coudoyés, tout cela compose en ensemble de morceaux d’histoire dont l’intérêt, la vie, et la vérité même, n’ont guère été dépassés. Il a le coup d’oeil juste, le trait net et précis qui pénètre et qui grave. »

Nicolas Perot nous montre aussi pourquoi les Mémoires sont un témoignage historique : « Les Mémoires d’Outre-tombe sont ainsi un témoignage historique du premier ordre. Témoignage irremplaçable également d’un parti de vaincus: petite noblesse bretonne…“ D’après lui, cet oeuvre articule aussi la différence entre l’individuel et le collectif: « L’articulation de l’individuel et du collectif, du passé et du présent, est parfaitement expliquée dans ce texte admirable. Non que Chateaubriand se considère comme un personnage central (…), mais il est en quelque sorte le héros épique de son temps parce qu’il symbolise les attaches et les aspects contradictoires. Ses Mémoires sont la vraie épopée… »
Philippe Lejeune, analyse les Mots de Sartre comme une nouvelle anthropologie : « Seuls, parmi les modernes, Michel Leiris et Jean-Paul Sartre se sont trouvés en situations d’inventer de nouvelles structures de récit, parce qu’ils étaient sans doute les seuls, non seulement à saisir que le récit biographique n’allait pas de soi, mais à avoir réfléchi suffisamment qu’un renouvellement du récit autobiographique impliquait un renouvellement général de l’anthropologie, et des modèles de description et d’explication de l’homme.
Pour Sartre, en effet, l’autobiographie n’a de sens que par rapport à une nouvelle anthropologie. Il ne s’agit pas simplement d’appliquer à sa propre vie une théorie générale, mais de modifier cette théorie par cette application même. »

Finalement, Sartre revient à l’idée de la liberté, reconnue déjà comme signifiante par Montesquieu, et Philippe Lejeune offre une sorte de résumé de l’idée de Sartre, concernant la liberté : « C’est une genèse théorique et abstraite, une sorte de fable analytique qui déploie, sous le couvert du récit, l’enchaînement rigoureux des analyses. Cela pourrait se résumer en une fable de type biblique : au début était la liberté, et la liberté flottait sur une situation ; la liberté était vide, et, pour se donner une forme, elle se fit enfant-modèle, soul le regard d’autrui ; mais un jour la liberté vit qu’elle était nue et creuse, et elle eut peur d’elle-même et voulut se couvrir ; et elle essaya de se cacher derrière d’autres rôles, cette fois intériorisés ; mais le rôle a fini par devenir caractère, le vêtement a collé à la peau. »
L’historien de soi-même voudrait faire son propre portrait. Il s’efforce dessiner en détail toute sa destinée. Au contraire, les autres, bien qu’ils comprennent quelques nuances, ils décrivent notamment le personnage extérieur, l’apparence qu’ils voient ou qu’ils pensent entendre, et non la vraie personne, qui leur échappe. L’histoire de la littérature et la réception critique réécrivent toujours les textes originaires à la façon qu’elles donnent aux textes analysés des significations, qui peuvent s’éloigner des intentions authentiques des auteurs. Comme cela, le texte vit sa propre vie.

2.2. Trois auteurs et eux-mêmes
 
 
2.2.1. Auteur – narrateur – personnage
 

Raconter une histoire, donner un livre aux mains du lecteur pour l’éduquer (le caractère utilitaire de l’oeuvre), pour former sa culture linguistique (la valeur lexicale du texte) et surprendre le lecteur de connaissances nouvelles (l’interrogation des jugements du lecteur et le caractère philosophique de l’oeuvre) – ce sont les possibilités qui sont la nécessité d’un texte de qualité qui réussira d’influer non seulement sur les lecteurs contemporains, mais encore sur ceux de l’avenir.

Trois personnes, qui se mêlent dans un oeuvre et qui le saturent de significations, sont l’auteur, le narrateur et le personnage. Soit qu’il s’agisse d’un auteur-fonction, selon Foucault, par lequel la société règle le statut et la réception d’un discours, soit qu’il s’agisse d’un auteur implicite, selon Wayne Booth, où l’auteur est concret et historique, soit qu’il s’agisse finalement d’une « présence sentie » de l’auteur, selon Sartre, c’est certainement l’auteur qui représente l’instance principale qui forme non seulement l’œuvre, mais encore celle qui essaye influencer sa réception prochaine.
Bien que Sartre pense que le plus objectif que l’auteur puisse offrir de soi-même est sa présence invisible, Friedrich Spielhagen tient que l’auteur transforme le « je » au « lui » au début d’un roman à la 1ère personne. En cette double transformation d’un « je » subjectif au « lui » objectif, la nuance objective se fond avec la nuance subjective.
En réalité, cette situation se trouve aux dans les trois autobiographies analysées. Il est évident que chaque auteur a essayé de distinguer sa personne privée d’un personnage décrit, de le faire plus objectif, meilleur et plus réfléchissant, afin qu’il mette ce personnage « amélioré », cet auteur, en jeu comme le protagoniste de son autobiographie.
Il est nécessaire de comprendre que l’on doit douter de la sincérité complète de l’auteur pendant qu’il exprime les évènements et ses pensées. Tous les trois auteurs revivent les rôles qu’ils veulent présenter aux leurs lecteurs. L’un d’entre eux écrit les mémoires qui sont d’une part le témoignage et d’autre part le spectacle. L’autre d’entre eux met en scène un spectacle dramatique de son enfance d’autrefois. Le troisième explique en conséquence et systématiquement ses pensées qui ne parlent rien d’évènements quotidiens et de troubles personnelles.
Chateaubriand court d’un évènement à la méditation, mais en fait il montre la certitude d’un évènement, en se souvenant ; Sartre fuit de la contemplation jusqu’à la scène, de sorte qu’il insiste sur sa propre logique et sur la moquerie ironique du passé. Montesquieu agrandit son raisonnement, n’analysant aucun évènement et le lecteur reste sur l’impression que le temps ne passe pas chez lui – en décrivant le passé, en exposant des thèses futures, il vit seulement au présent.

Au moment de sa prééminence méditative, Sartre nous dit : « Je menais deux vies, toutes deux mensongères : publiquement, j’étais un imposteur : le fameux petit-fils du célèbre Charles Schweitzer ; seul, je m’enlisais dans une bouderie imaginaire. Je corrigeais ma fausse gloire par un faux incognito. Je n’avais aucune peine à passer de l’un à l’autre rôle. » Aussi Chateaubriand exprime-t-il cette manière omniprésente très similaire quand il demande au lecteur, sans le vœu pour une réponse, comment il éprouve la narration de Chateaubriand : « Pourtant il me semble que ma mémoire chargée de me verser mes souvenirs ne m’a pas trop failli : avez-vous beaucoup senti la glace de l’hiver dans ma narration ? trouvez-vous une énorme différence entre les poussières éteintes que j’ai essayé de ranimer, et les personnages vivants que je vous ai fait voir en vous racontant ma première jeunesse ? Mes années sont mes secrétaires ; quand l’une d’entre elles vient à mourir, elle passe sa plume à sa puînée, et je continue de dicter ; comme elles sont soeurs, elles ont à peu près la même main. » Dans ce moment parle l’auteur, présentant de quelle manière il possède une certaine réflexion quand il peint sa vie rédigée.
De même, Montesquieu aborde la grandeur de l’auteur quand il analyse en avance l’avenir de son oeuvre : « S’il m’est permis de prévoir la fortune de mon ouvrage, il sera plus approuvé que lu : de pareilles lectures peuvent être un plaisir ; elles ne sont jamais un amusement.
Il fallait beaucoup lire, et il fallait faire très peu d’usage de ce qu’on avait lu. Je gâterais plus l’esprit de mes lecteurs, en faisant ostentation des lectures que je pourrais avoir faites, que je ne pourrais les éclairer par mes recherches. »

Enfin, chaque auteur écrit le texte autobiographique pour qu’il puisse vérifier sa propre introspection. Montesquieu se considère comme un homme contemplatif mais aussi ordinaire : « Je suis (je crois) presque le seul homme qui ait fait des livres, ayant sans cesse peur de la réputation de bel-esprit. Ceux qui m’ont connu savent que, dans mes conversations, je ne cherchais pas trop à le paraître, et que j’avais assez le talent de prendre la langue de ceux avec qui je vivais. »
Chateaubriand explore auquel degré l’écriture serait importante aux générations prochaines : « Mais plus j’ai garrotté ma vie par les liens du dévouement et de l’honneur, plus j’ai changé la liberté de mes actions contre l’indépendance de ma pensée ; cette pensée est rentrée dans sa nature. Maintenant, en dehors de tout, j’apprécie les gouvernements ce qu’ils valent. Peut-on croire aux Rois de l’avenir ? faut-il croire aux peuples du présent ? L’homme sage et inconsolé de ce siècle sans conviction ne rencontre un misérable repos que dans l’athéisme politique. Que les jeunes générations se bercent d’espérances : avant de toucher au but, elles attendront de longues années ; les âges vont au nivellement général, mais ils ne hâtent point leur marche à l’appel de nos désirs : le temps est une sorte d’éternité appropriée aux choses mortelles ; il compte pour rien les races et leurs douleurs dans les oeuvres qu’il accomplit. »
Sartre explique sincèrement ce que l’écriture représente pour lui-même : « L’écriture, mon travail noir, ne renvoyait à rien et, du coup, se prenait elle-même pour fin : j’écrivais pour écrire. Je ne le regrette pas : eussé-je été lu, je tentais de plaire, je redevenais merveilleux. Clandestin, je fus vrai.
Enfin l’idéalisme du clerc se fondait sur le réalisme de l’enfant. Je l’ai dit plus haut : pour avoir découvert le monde à travers le langage, je pris longtemps le langage pour le monde. Exister, c’était posséder une appellation contrôlée, quelque part sur les Tables infinies du Verbe ; écrire c’était y graver des êtres neufs ou – ce fut ma plus tenace illusion – prendre les choses, vivantes, au piège des phrases : si je combinais les mots ingénieusement, l’objet s’empêtrait dans les signes, je le tenais. »

Après l’auteur, la personne du narrateur est la plus importante en création d’un oeuvre complet. Selon Susan Lanser, le narrateur est une personnalité créée par le texte, et elle dit que le narrateur reconstruit dans ses « indicateurs verbaux » de son activité narrative le point de vue inconscient de l’auteur. Au cas de l’autobiographie, c’est une affirmation plus que vraie.
L’on a reconnu aux trois oeuvres les focalisations intérieure et extérieure, c’est-à-dire les narrateurs autodiégétique et hétérodiégétique, selon la classification de Gérard Genette.
Le narrateur hétérodiégétique exprime aux textes analysés une tradition moraliste qui existe depuis l’Antiquité. D’une part à l’oeuvre de Montesquieu règne le narrateur hétérodiégétique, lui qui sait tous, regarde tous de son niveau supérieur. L’une de ses affirmations caractéristiques, où il analyse l’état des choses, est celle : « Une des causes de la débilité de nos courages, c’est notre éducation, dans laquelle on n’a pas assez distingué la grandeur d’âme de l’orgueil et de cette vanité, impropre à tout bien, qui n’est fondée sur aucun motif : ce qui fait que l’on a affaibli le principe des actions ; et plus on a ôté de motifs aux hommes, plus on a exigé d’eux. » Chateaubriand possède aussi ces moments de la supériorité narrative. Son narrateur est notamment orgueilleux quand il décrit des personnes royales, des personnes aux hautes positions ou les histoires des régions lointaines où il présente une capacité analytique des situations, similaire à celle de Saint-Simon. L’exemplaire est la description du Roi Louis XVIII : « En effet, le spectacle était pathétique : un vieux roi infirme, qui, pour prix du massacre de sa famille et de vingt-trois années d’exil, avait apporté à la France la paix, la liberté, l’oubli de tous les outrages et de tous les malheurs ; ce patriarche des souverains venant déclarer aux députés de la nation qu’à son âge, après avoir revu sa patrie, il ne peux mieux terminer sa carrière qu’en mourant pour la défense de son peuple ! » Même le narrateur de Sartre aime des affirmations générales : « L’optimisme bourgeois se résumait alors dans le programme des radicaux : abondance croissante des biens, suppression du paupérisme par la multiplication des lumières et de la petite propriété. »
D’autre part, la focalisation intérieure prédomine dans les oeuvres de Chateaubriand et de Sartre, pendant qu’au récit de Montesquieu elle est très rare : « Je suis naturellement curieux de tous les fragments des ouvrages des anciens auteurs ; comme, sur les rivages, on aime à trouver les débris des naufrages que la mer a laissés. » Bien qu’il commence souvent ses Pensées par « je pense », « je tiens », l’on sent rarement sa pensée sincère, qui n’a pas été rédigée en avance, pour qu’elle puisse être la plus belle possible, en nous souvenant à une vérité générale.
Au contraire de Montesquieu, Chateaubriand et Sartre présentent beaucoup plus moments intérieurs, de plus, leurs oeuvres se fondent sur la réflexion. Le parti distinctif où le narrateur de Chateaubriand se demande de sa condition : « Si je ne me fusse pas marié, ma faiblesse ne m’aurait-elle pas livré en proie à quelque indigne créature ? N’aurait-je pas gaspillé et sali mes heures comme lord Byron ? Aujourd’hui que je m’enfonce dans les années, toutes mes folies seraient passées ; il ne m’en resterait que le vide et les regrets : vieux garçon sans estime, ou trompé ou détrompé, vieil oiseau répétant à qui ne l’écouterait pas ma chanson usée. La pleine licence de mes désirs n’aurait pas ajouté une corde de plus à ma lyre, un son plus ému à ma voix. La contrainte de mes sentiments, le mystère de mes pensées ont peut-être augmenté l’énergie de mes accents, animé mes ouvrages d’une fièvre interne, d’une flamme cachée, qui se fût dissipée à l’air libre de l’amour. »

Pendant que chez Chateaubriand la narration autodiégétique passe par la réflexion, au Sartre elle vit dans un évènement, un évènement qui se passe à la scène exige le personnage ; le narrateur reste certainement le protagoniste, jouant le rôle donné par l’auteur : « Je me répète dans l’extase : « Il est de toute importance que je reste assis. » L’ennui redouble, je ne me retiens plus de risquer un oeil en moi : je ne demande pas de révélations sensationnelles mais je voudrais deviner le sens de cette minute, sentir son urgence, jouir un peu de cette obscure prescience vitale que je prête à Musset, à Hugo. »

Les trois écrivains cordonnent un jeu entre l’auteur, le narrateur et le personnage, puisqu’il s’agit des textes autobiographiques. Cependant, le personnage est seulement un des rôles. En général des récits de trois écrivains présentent le narrateur hétérodiégétique, évitant l’entrée du personnage au rôle essentiel. Montesquieu est dans une meilleure position, car il ne développe pas une histoire, cela veut dire que le personnage n’est pas nécessaire. En d’autres termes, en manquant le personnage, son récit n’est pas complètement le texte autobiographique ; il reste une compilation des pensées et des arguments sans une vivacité intime.
Il est très important au texte de Chateaubriand de montrer au lecteur combien le personnage est un sujet réfléchissant de sa propre vie et combien il est un objet stylisé de son écriture, à condition qu’il n’exprime presque jamais son être véritable. Sartre élabore constamment deux personnages : le personnage « Jean » qui deviendra l’écrivain, et le personnage « l’écriture » qui représente un méta-caractère sans un visage propre. L’écriture devient un personnage plus grand que l’écrivain.

2.2.2. Le style des autobiographies
 

« Le style est » – selon la définition de Vladimir Biti – « une trace qui peut être laissée derrière soi, dans une énonciation, dans un discours ou dans un texte, par un milieu géographique, national, civilisé ou culturel, par une période historique et littéraire, par un statut, une classe ou une groupe sociale, par un goût prédominant, par une profession, par une direction ou une école littéraire, par un genre ou une modalité littéraires, par des lois du marché littéraire, par les racines d’auteur, par le monde, l’intention ou par l’inconscient, par un ensemble de l’oeuvre littéraire etc. » Puisque le style suppose maintes significations, lesquelles l’on pourrait trouver dans la poétique d’un auteur, l’on a délimité dans ce texte quelques contenus les plus importants.
L’on a examiné chaque document au niveau de la comparaison sociologique, c’est-à-dire de quelle façon le milieu a influencé l’auteur ou de quelle manière le rôle choisi à la société a consciemment déterminé le texte. L’on a étudié chaque écriture au niveau du texte, ou, autrement dit, quels étaient les mots utilisés par l’auteur (le style haut, moindre ou bas) ; quelles solutions syntaxiques ont été pratiquées par l’auteur et comment il exprimait ses pensées. En outre, l’on a recherché le niveau des figures, cela veut dire le vocabulaire de chaque écrivain ; la façon à laquelle il a incorporé dans son expression littéraire les figures : personnification, contraste, jeu des mots, hyperbole, métaphore, ironie, comparaison et aphorisme.
Finalement, l’on a considéré la particularité qui se trouve dans trois documents, commune aux trois auteurs.

Au niveau de la comparaison sociologique, il est indispensable d’observer le rôle de l’entourage, du milieu, car il a la grande signification dans le développement de chaque écrivain. Chateaubriand est un romantique qui ne peut pas fuir son enchantement byronien pour la nature, en trouvant toujours à nouveau les descriptions du paysage. Il ne peut quitter ni sa carrière politique et militaire, ni son héritage nobiliaire : « Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier… »
Il reste définitivement sous le pouvoir des valeurs d’un « honnête homme », car il accepte son milieu, il ne le contrarie pas. Il explore, comme Alfred de Vigny, les évènements de la vie militaire qu’il tient formatifs pour sa personne future : « Je porte malheur à mes amis. Un garde-chasse, appelé Raulx, qui s’était attaché à moi, fut tué par un braconnier. Ce meurtre me fit une impression extraordinaire. Quel étrange mystère dans le sacrifice humain ! Pourquoi faut-il que le plus grand crime et la plus grande gloire soient de verser le sang de l’homme ? Mon imagination me représentait Raulx tenant ses entrailles dans ses mains et se traînant à la chaumière où il expira. Je conçus l’idée de la vengeance ; je m’aurais voulu battre contre l’assassin. Sous ce rapport je suis singulièrement né : dans le premier moment d’une offense, je la sens à peine ; mais elle se grave dans ma mémoire ; son souvenir, au lieu de décroître, s’augmente avec le temps ; il dort dans mon coeur des mois, des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le premier jour. Mais si je ne pardonne point mes ennemis, je ne leur fais aucun mal ; je suis rancunier et ne suis point vindicatif. Ai-je la puissance de me venger, j’en perds l’envie ; je ne serais dangereux que dans le malheur. Ceux qui m’ont cru faire céder en m’opprimant se sont trompés ; l’adversité est pour moi ce qu’était la terre pour Antée : je reprends des forces dans le sein da ma mère. Si jamais le bonheur m’avait enlevé dans ses bras, il m’eût étouffé. »

Chateaubriand adore errer et observer, cependant, il aperçoit des diversités sociales d’un oeil supérieur, il les surveille comme un parent omniprésent : « Souvent, assis sur quelque mât qui gisait le long du quai de Recouvrance, je regardais les mouvements de la foule : constructeurs, matelots, militaires, douaniers, forçats, passaient et repassaient devant moi. Des voyageurs débarquaient et s’embarquaient, des pilotes commandaient la manoeuvre, des charpentiers équarrissaient des pièces de bois, des cordiers filaient des câbles, des mousses allumaient des feux sous des chaudières d’où sortaient une épaisse fumée et la saine odeur du goudron. On portait, on reportait, on roulait de la marine aux magasins, et des magasins à la marine, des ballots de marchandises, des sacs de vivres, des trains d’artillerie. Ici des charrettes s’avançaient dans l’eau à reculons pour recevoir des chargements ; là, des palans enlevaient des fardeaux, tandis que des grues descendaient des pierres et que des cure-môles creusaient des atterrissements. Des forts répétaient des signaux, des chaloupes allaient et venaient, des vaisseaux appareillaient dans les bassins. » Chateaubriand nous explique comment le milieu a influencé le développement de son « génie » : « Cette souplesse de mon intelligence se retrouvait dans les choses secondaires. J’étais habile aux échecs, adroit au billard, à la chasse, au maniement des armes ; je dessinais passablement ; j’aurais bien chanté, si l’on eût pris soin de ma voix. Tout cela, joint au genre de mon éducation, à une vie de soldat et de voyageur, fait que je n’ai point senti mon pédant, que je n’ai jamais eu l’air hébété ou suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de lettres d’autrefois, encore moins la morgue et l’assurance, l’envie et la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs. »
Dans ce cas, Montesquieu est beaucoup plus modeste ou il cache habilement son origine nobiliaire et la formation judiciaire : « Quoique mon nom ne soit ni bon, ni mauvais, n’ayant guère que trois cent cinquante ans de noblesse prouvée, cependant j’y suis attaché, et je ne serais homme à faire des substitutions. » L’une des vertus les plus mentionnées aux Pensées, est l’appartenance à sa patrie, et par conséquent, c’est l’une des valeurs que Montesquieu apprécie comme la plus haute : « Je suis un bon citoyen ; mais, dans quelque pays que je fusse né, je l’aurais été tout de même.
Je suis un bon citoyen, parce que j’ai toujours été content de l’état où je suis ; que j’ai toujours approuvé ma fortune, et que je n’ai jamais rougi d’elle, ni envié celle des autres.
Je suis un bon citoyen, parce que j’aime le gouvernement où suis né, sans le craindre, et que je n’en attends d’autres faveurs que ce bien infini que je partage avec tous mes compatriotes ; et je rends grâces au ciel de ce qu’ayant mis en moi de la médiocrité, en tout, il a bien voulu en mettre un peu mois dans mon âme. »
Dans ses consignes à son fils, il explique ouvertement à quelle façon il comprend son statut social : « Vous serez homme de robe ou d’épée. Comme vous devez rendre compte de votre état, c’est à vous à le choisir. Dans la robe, vous trouverez plus d’indépendance et de liberté ; dans le parti de l’épée, de plus grandes espérances.
Il vous est permis de souhaiter de monter à des postes plus éminents, parce qu’il est permis à chaque citoyen de souhaiter d’être en état de rendre de plus grandes services à sa patrie. D’ailleurs, une noble ambition est un sentiment utile à la société, lorsqu’il se dirige bien. » Le lecteur sent aussi combien le sens moral et l’honnêteté sont plus importants que l’origine noble ; dans tout texte existent-ils maints exemples similaires : « Ayez des richesses, des emplois, de l’esprit, du savoir, de la piété, des agréments, des lumières : si vous n’avez pas des sentiments élevés, vous ne serez jamais qu’un homme commun.
Sachez aussi que rien n’approche plus de sentiments bas que l’orgueil, et que rien n’est plus près des sentiments élevés que la modestie. »
Son engagement politique, comme aussi celui de Chateaubriand, se voient dans les textes en utilisation des vérités générales, des affirmations de leur grandeur, des aphorismes présomptueux afin de leur propre propagande. L’on ne doit pas être surpris de cette prétention répétée, car elle existe aux textes de presque tous les écrivains nobles et notamment aux autobiographies.
Sartre était aussi influencé du milieu où il vivait. La raison de son émerveillement multiple pour son grand-père Charles est à cause que Charles représente un type d’homme que Sartre veut premièrement devenir, et puis il le déteste afin qu’enfin il devient un bourgeois snob qui jouit exclusivement du travail créatif, de l’écriture : « Charles Schweitzer m’apprit qu’il avait un ennemi mortel, son Editeur. Mon grand-père n’avait jamais su compter : prodigue par insouciance, généreux par ostentation, il finit par tomber, beaucoup plus tard, dans cette maladie des octogénaires, l’avarice, effet de l’impotence et de la peur de mourir. A cette époque, elle ne s’annonçait que par une étrange méfiance : quand il recevait, par mandat, le montant de ses droits d’auteur, il levait les bras au ciel en criant qu’on lui coupait la gorge ou bien il entrait chez ma grand-mère et déclarait sombrement : « Mon éditeur me vole comme dans un bois. » Je découvris, stupéfait, l’exploitation de l’homme par l’homme. Sans cette abomination, heureusement circonscrite, le monde eût bien fait, pourtant : les patrons donnaient selon leurs capacités aux ouvriers selon leurs mérites. Pourquoi fallait-il que les éditeurs, ces vampires, le déparassent en buvant le sang de mon pauvre grand-père ? Mon respect s’accrut pour ce saint homme dont le dévouement ne trouvait pas de récompense : je fus préparé de bonne heure à traiter le professorat comme un sacerdoce et la littérature comme une passion.
Je ne savais pas encore lire mais j’étais assez snob pour exiger d’avoir mes livres. »

Ce snobisme littéraire était sans doute une sorte de la formation des valeurs bourgeoises chez Sartre enfant. La bourgeoisie, après un travail médiocre, libre, à la solitude de sa chambre privée, se nourrit de la littérature : « Perdu, j’acceptai, pour obéir à Karl, la carrière appliquée d’un écrivain mineur. Bref, il me jeta dans la littérature par le soin qu’il mit à m’en détourner. »
Non seulement que chaque écrivain tombe dans un moment sous l’influence du milieu, mais aussi il choisit son rôle social lequel il jouira toute sa vie. Ce choix conscient est très moderne ; cette introspection qui mène jusqu’au travail voulu – être écrivain, comme le point le plus haut de leurs carrières. Sartre doute beaucoup de son chemin, mais enfin il achève son but d’être écrivain et philosophe : « Le malaise persista sous une autre forme : j’affûtai mon talent, rien de mieux. Mais à quoi servirait-il ? Les hommes avaient besoin de moi : pour quoi faire ? J’eus le malheur de m’interroger sur mon rôle et ma destination. Je demandai : « enfin, de quoi s’agit-il ? » et, sur l’instant, je crus tout perdu. Il ne s’agissait de rien. »
Montesquieu est conscient de sa « faiblesse » de faire les livres : « J’ai la maladie de faire des livres et d’en être honteux quand je les ai faits. » Chateaubriand décrit à la fin des Mémoires sa particularité : « Des auteurs français de ma date, je suis quasi le seul qui ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat, publiciste, ministre, c’est dans les bois que j’ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j’ai peint l’Océan, dans les camps que j’ai parlé des armes, dans l’exil que j’ai appris l’exil, dans les cours, dans les affaires, dans les assemblées, que j’ai étudié les princes, la politique et les lois. »

Trois auteurs utilisent au niveau du texte le style élevé, le vocabulaire riche, les pensées bien développées et les descriptions florissantes. Tous les trois représentent la concentration pascalienne à l’objet, leurs affirmations sont complètement élaborées, leur thème est raisonnablement développé. Pour que leur style puisse démontrer leurs connaissances, il est impossible de ne pas apercevoir des solutions syntaxiques. Ils appellent souvent au secours les aphorismes, les expressions toutes faites, les vérités générales. Ils donnent souvent des leçons, considèrent prétentieusement eux-mêmes comme supérieurs au lecteur. Ils racontent les pièces théâtrales, les situations et les personnes historiques et assurent le lecteur qu’il était important d’être là.
Soit qu’ils analysent en détail un évènement historique (Chateaubriand), soit qu’ils comparent deus gouvernements contemporains (Montesquieu), soit qu’ils décrivent la situation d’enfance d’un écrivain futur (Sartre), ils témoignent de leurs temps avec des figures stylistiques bien choisies. Cela n’est rien étonnant, car ces auteurs s’inscrivent comme des successeurs à une tradition française du style élevé.
Chateaubriand utilise des grandes parties syntaxiques avec lesquelles, à l’aide du passé simple, il achève la vivacité des descriptions : « Je m’assis sur un escabeau dans le coin de la cheminée, auprès d’un écureuil qui sautait alternativement du dos d’un gros chien sur la tablette d’un rouet. Un petit chat prit possession de mon genou pour regarder ce jeu. La meunière coiffa le brasier d’une large marmite, dont la flamme embrassa le fond noir comme une couronne d’or radiée. Tandis que les patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m’amusai à lire à la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre entre mes jambes. » Puis il décrit, aussi au passé simple, le développement de son génie, qui semble comme un moment : « Parti pour être voyageur en Amérique, revenu pour être soldat en Europe, je ne fournis jusqu’au bout ni l’une ni l’autre de ces carrières : un mauvais génie m’arracha la bâton et l’épée, et me mit la plume à la main. » La vivacité se sent aussi dans cet extrait qui raconte l’orage ; pleins de mouvements, vivant, bien que le texte fut quelques siècles avant le notre : « Loin de calmer, la tempête augmentait à mesure que nous approchions de l’Europe, mais d’un souffle égal ; il résultait de l’uniformité de sa rage une sorte de bonace furieuse dans le ciel hâve et la mer plombée. »
Le sens de l’union, la chair commune, la réalité de cet extrait : « La mort nous touche plus avant qu’après le trépas d’un ami : c’est une partie de nous qui se détache, un monde de souvenirs d’enfance, d’intimités de famille, d’affections et d’intérêts communs, qui se dissout. Mon frère me précéda dans le sein de ma mère ; il habita le premier ces mêmes et saintes entrailles dont je sortis après lui ; il s’assit avant moi au foyer paternel ; il m’attendit plusieurs années pour me recevoir, me donner mon nom en Jésus-Christ et s’unir à toute ma jeunesse. Mon sang, mêlé à son sang dans la vase révolutionnaire, aurait eu la même saveur, comme un lait fourni par le pâturage de la même montaigne. »
Montesquieu est formidable quant aux descriptions des faiblesses humaines, où le lecteur n’est pas sûr si l’auteur est ironique, et de quelle manière cela représente son propre opinion : « Il est bon que vous sachiez, ô Princes, que, dans les démêlés que ceux qui exercent votre autorité ont avec vos sujets, ils ont ordinairement tort. Le peuple, naturellement craintif, et qui a raison de l’être, bien loin de songer à attaquer ceux qui ont votre puissance dans les mains, a même de la peine à se déterminer à se plaindre. » Montesquieu est très élevé et pensif même s’il parle aux mots simples et ordinaires : « Grâce aux petits génies, il n’y a plus d’auteurs originaux. Il n’y a pas jusqu’à Descartes qui n’ait tiré toute sa philosophie des Anciens. Ils trouvent la doctrine de la circulation du sang dans Hippocrate, [et, si le calculs différentiel et intégral ne se sauvaient par leur sublimité de la petitesse de ces gens-là, ils les trouveraient tout entiers dans Euclide]. Et que deviendraient les commentateurs sans ce privilège ? Ils ne pourraient pas dire : « Horace a dit ceci… – Ce passage se rapporte à un autre de Théocrite, où il est dit… ». Je m’engage de trouver dans Cardan les pensées de quelque auteur que ce soit, même le moins subtil.
On doit rendre aux auteurs qui nous ont paru originaux dans plusieurs endroits de leurs ouvrages, cette justice qu’ils ne se sont pas abaissés jusques à descendre à la qualité de copistes. »
Sartre aime des comparaisons ; son personnage « l’écriture » approche-t-il toujours à quelque chose vivante pour qu’il puisse de cette façon-ci stimuler la naissance de l’écriture : « Au début, j’étais sain comme l’oeil : un petit truqueur qui savait s’arrêter à temps. Mais je m’appliquais : jusque dans le bluff, je restais un fort en thème ; je tiens aujourd’hui mes batelages pour des exercices spirituels et mon insincérité totale qui me frôlait sans cesse et m’échappait. Je n’avais pas choisi ma vocation ; d’autres me l’avaient imposée. »

Au niveau des figures, tous les trois auteurs sont très riches. Ils utilisent diverses augmentations de leur style, pour qu’ils puissent maintenir l’attention du lecteur. Chateaubriand utilise le lexique de la douleur, de la solitude, de la méditation, de l’observation, de la réflexion, soit qu’il s’agisse des verbes, soit des noms. Montesquieu emploie beaucoup des termes judiciaires, car il décrit souvent les divers gouvernements. Il y a peu des descriptions romantiques. Il donne souvent des citations de l’Antiquité, au latin, et s’il cite les philosophes anglais, il trouve les citations anglaises. Sartre emploie des mots qui expriment la passion, la naissance, les goûts et les odeurs ; il est plein des termes de l’usurpation, de la douleur, de même des couleurs et des sentiments.
Ici l’on présente des figures diverses.
Une comparaison des caractères chez Chateaubriand qui exprime la gradation de l’avarice des personnes décrites : « L’évêque de Saint-Pol-de-Léon, prélat sévère et borné, qui contribuait à rendre M. le comte d’Artois de plus en plus étranger à son siècle ; l’archevêque d’Aix, calomnié peut-être à cause de ses succès dans le monde ; un autre évêque savant et pieux, mais d’une telle avarice, que s’il avait eu le malheur de perdre son âme, il ne l’aurait jamais rachetée. » Une comparaison accomplie formidablement : « Le Directoire, effrayé des Mémoires de Cléry, en publia une édition interpolée, dans laquelle il faisait parler l’auteur comme un laquais, et Louis XVI comme un portefaix : entre les turpitudes révolutionnaires, celle-ci est peut-être une des plus sales. » La personnification de la révolution qui améliore son expression aussi : « De temps en temps la Révolution nous envoyait des émigrés d’une espèce et d’une opinion nouvelle ; il se formait diverses couchés d’exilés. » L’ironie donnée très subtilement : « Le chef-d’oeuvre de l’abbé Delille est sa traduction des Géorgiques, aux morceaux de sentiment près ; mais c’est comme si vous lisiez Racine traduit dans la langue de Louis XV. » L’aphorisme, qui est présent le longue du texte complet, est une détermination microstructurale qui se trouve très souvent à l’écriture de Chateaubriand: « Propre à tout pour les autres, bon à rien pour moi : me voilà. » L’expression des vérités générales comme vraies : « Tous les Anglais sont fous par nature ou par ton. » La gradation des caractéristiques d’un dandy : « En 1822 le fashionable devait offrir au premier coup d’oeil un homme malheureux et malade ; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par surprise, par oubli, pendant les préoccupations du désespoir ; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal ; lèvres contractées en dédain de l’espèce humaine ; coeur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l’être. » La métaphore d’un bouleversement politique dite aux termes militaires : « Je sentais que mes combats de tribune, dans une Chambre fermée, et au milieu d’une assemblée qui m’était peu favorable, restaient inutiles à la victoire et qu’il me fallait avoir une autre arme. »

Montesquieu utilise maintes solutions similaires. La vérité générale est la figure la plus utilisée chez lui : « Dans les pays despotiques, tous les hommes sont égaux, parce qu’ils vivent également dans l’esclavage politique. Il n’y a de différence entre les hommes que par l’esclavage civil, et encore cette différence y est-elle moindre. » La comparaison des deux gouvernements exprimée court et aisément, mais en même temps avec une nuance de contraste : « Les rois d’Europe gouvernent comme des hommes, et ils jouissent d’une condition aussi inaltérable que celle des Dieux.
Les rois d’Asie gouvernent comme des Dieux, et ils sont sans cesse exposés à la fragilité de celle des hommes. » Une autre belle comparaison : « La belle prose est comme un fleuve majestueux qui roule ses eaux, et les beaux vers, comme un jet d’eau qui jaillit par force : il sort de l’embarras des vers quelque chose qui plaît. » L’aphorisme est aussi très souvent chez Montesquieu : « La superstition est la mère du sens littéral, ennemie du sens spirituel. » Il écrit fréquemment des jeux des mots : « Les adultères des Dieux n’étaient point un signe de leur imperfection ; c’était un signe de leur puissance, et on les honorait en parlant de leurs adultères. » La gradation des pensées de la jalousie : « La douleur d’un homme jaloux vient surtout de la satisfaction que l’on a trouvée à le désespérer. Plus un homme est jaloux, plus l’affront qu’il reçoit est grand ; et, par une conséquence juste, plus il est jaloux, plus il a raison de l’être, et plus il doit le devenir. » La métaphore du gouvernement en Angleterre : « Valait-il mieux que des villes florissantes fussent baignées dans le sang, que si Pisistrate avait été exilé ? » L’ironie comme très utilisée : « L’invention de la poudre en Europe donna un si médiocre avantage à la nation qui s’en servit la première, qu’il n’est pas encore décidé laquelle eut ce premier avantage. »
Sartre prend la métaphore de la mort à la vie autour soi-même et il la trouve aux pierres qui se naissent : « La mort brillait par son absence : décéder, ce n’était pas mourir, la métamorphose de cette vieillarde en dalle funéraire ne me déplaisait pas ; il y avait transsubstantiation, accession à l’être, tout se passait en somme comme si je m’étais transformé, pompeusement, en M. Simonnot. Par cette raison j’ai toujours aimé, j’aime encore les cimetières italiens : la pierre y est tourmentée, c’est tout un homme baroque, un médaillon s’y incruste, encadrant une photo qui rappelle le défunt dans son premier état. Quand j’avais sept ans, la vraie Mort, la Camarade, je la rencontrais partout, jamais là. » L’une des nombreuses descriptions ironiques au livre : « Charles Schweitzer était trop comédien pour n’avoir pas besoin d’un Grand Spectateur mais il ne pensait guère à Dieu sauf dans les moments de pointe ; sûr de le retrouver à l’heure de la mort, il le tenait à l’écart de sa vie. » La personnification des livres de ses héros de l’enfance : « Boussenard et Jules Verne ne perdent pas une occasion d’instruire : aux instants les plus critiques, ils coupent le fil du récit pour se lancer dans la description d’une plante vénéneuse, d’un habitat indigène. » Aussi parle-t-il aux vérités générales : « On jugeait alors beaucoup plus difficile de gagner la foi que de la perdre. » La comparaison de la vice et de la vertu expliquée à l’exemple suivant : « Ce qui me plaisait dans ce récit peu recommandable, c’était le sadisme de la victime et cette inflexible vertu qui finit par jeter à genoux le mari bourreau. C’est cela que je voulais pour moi : agenouiller les magistrats de force, les contraindre à me révérer pour punir de leurs préventions. Mais je remettais chaque jour l’acquittement au lendemain ; héros toujours futur, je languissais de désir pour une consécration que je repoussais sans cesse. » Finalement, Sartre s’exprime aux aphorismes, l’on mentionne seulement un : « Le courage et le don de soi devenaient des vertus quotidiennes. »

La particularité des trois auteurs est leur raisonnement distinctif. Soit qu’il s’agisse des mémoires, des notes d’un journal ou du roman, ils réalisent leur matériel concrètement, aisément et rationnellement. Ils ont utilisé tous les moyens possibles pour convaincre le lecteur de leur sincérité. Ils illustrent leur effort de nous présenter un homme, une carrière, une politique ou une stratégie ; le lexique et les figures stylistiques ont aidé ce projet d’un témoignage.

2.2.3. Création de l’identité
 

Pourquoi un écrivain se lance-t-il dans l’écriture autobiographique ? Tout d’abord, la motivation de l’écriture autobiographique peut être la volonté de trouver un sens à l’existence ; elle peut permettre de revivre un évènement du passé ou de s’en débarrasser une fois par toutes. Un écrivain peut aussi souhaiter laisser un témoignage de son époque et de son expérience.
Cependant, il est illusoire de croire à une vérité absolue dans une autobiographie, car l’on oublie des moments de son existence ; l’on peut manquer d’objectivité sur sa propre vie ; l’autobiographe omet volontairement des aspects de sa vie qu’il ne veut pas rendre publics ou il peut ajouter des éléments fictifs dans son récit. Enfin, il fait forcément des choix quand il s’agit d’écrire une grande partie de son existence, et ces choix sont par nature subjectifs.
L’écriture autobiographique suppose une réflexion approfondie sur le moi ; elle retrace la genèse d’une individualité ; c’est aussi la construction d’une individualité.

• Montesquieu – le chantier autobiographique
 

Montesquieu, comme un littérateur et le témoin de la Raison, ensuite comme un créateur de sa propre discipline, était, dès l’enfance, préoccupé des pensées qui lui menaient jusqu’au statut d’un des plus grand penseur français. Il ne fais pas de doute que l’entourage n’était celui qui le poussait vers une réflexion disciplinée de la « nature des choses », car il pourrait, comme un propriétaire, jouir de tous les fleurs de ses biens sans aucun effort.
Il est évident qu’il se sentait, dès l’enfance, privilégié : « Ma naissance est tellement proportionnée à ma fortune que je serais fâché que l’une ou l’autre fût plus grande. »
Il appréciait fortement une obligation envers l’introspection et l’écriture : « Il n’y a jamais rien eu de crispé ni de pédantesque dans la persévérance de Montesquieu. Il a retenu ce précepte qu’il note dans ces cahiers : « M. Locke said : il faut perdre la moitié de son temps pour pouvoir employer l’autre. » » Il savait ses faiblesses : « La timidité a été le fléau de toute ma vie ; elle semblait obscurcir jusqu’à mes organes, lier ma langue, mettre un nuage sur mes pensées, déranger mes expressions. J’étais moins sujet à ces abattements devant des gens d’esprit que devant des sots. C’est que j’espérais qu’ils m’entendraient ; cela me donnait da la confiance (…) Ce qui fait que je ne puis pas dire avoir passé une vie malheureuse, c’est que mon esprit a une certaine action qui lui fait faire comme un saut pour passer d’un état de chagrin dans un autre état, et de faire un autre saut d’état heureux à un autre état heureux. » Le devoir était une fonction jamais oubliée : « Etre vrai partout, même sur sa patrie. Tout citoyen est obligé de mourir pour sa patrie ; personne n’est obligé de mentir pour elle. »
Il considérait aisément et décemment la réalité d’une société de l’époque où l’on aperçut sa particularité avec laquelle il analysait aussi soi-même comme un Français en détail : « Français sont agréables, se communiquent, sont variés, se livrent dans leurs discours. Ils se promènent, marchent, courent, et vont toujours jusqu’à ce qu’ils soient tombés.
Je disais : « Les Français sont présomptueux, et les Espagnols aussi. Les Espagnols le sont parce qu’ils croient être des grands hommes ; les Français le sont parce qu’ils croient être aimables. Les Français savent qu’ils ne savent pas ce qu’ils ne savent pas ; les Espagnols savent qu’ils savent ce qu’ils ne savent pas. Ce que les Français ne savent pas, ils le méprisent ; ce que les Espagnols ne savent pas, ils croient le savoir. » »
Il se comprenait parfaitement, disant qu’il se connaît assez bien : « Ce même philosophe veut bien, en ma faveur, détruire en moi la liberté. Toutes les actions de ma vie ne sont que comme l’action de l’eau régale, qui dissout l’or, comme celle de l’aimant, qui tantôt attire, tantôt repousse le fer, ou celle de la chaleur, qui amollit ou durcit la boue. Il m’ôte le motif de toutes mes actions et me soulage de toute la morale. Il m’honore jusqu’au point de vouloir que je sois un très grand scélérat sans crime et sans que personne ait droit de le trouver mauvais. J’ai bien des grâces à rendre à ce philosophe. »
Le désordre l’horrifiait, considérant que la liberté devait vivre à la responsabilité. Il était un historien de son époque et le créateur de valeurs prochaines qui sont aujourd’hui sous-entendues.
Au bonheur calme et tempéré reposaient toute sa sagesse et son révolutionnarisme. Même aujourd’hui l’homme erre à l’extrême et il ne réussit pas finalement devenir un intellectuel engagé qui reste modeste, qui n’hésite pas entre des hommes et des choses : « Quand vous lirez l’histoire, regardez avec attention tous les efforts qu’ont faits les principaux personnages pour être grands, heureux, illustres. Voyez ce qu’ils ont obtenu dans leur objet, et calculez, d’un côté, les moyens, de l’autre, la fin. Cependant le compte n’est pas juste : car les grands tableaux de l’histoire sont de ceux qui ont réussi dans leurs entreprises éclatantes. Voyez quelle partie ils ont trouvée de cette pierre philosophale qu’ils cherchaient : le bonheur et le repos. »
Etre engagé, s’améliorer, selon Montesquieu, était la lecture des bons écrivains, l’effort d’une vie modérée et réfléchie et la création d’un oeuvre qui parlera à soi-même et aux autres comment devenir mieux. Pour cette raison-ci, l’écriture autobiographique de Montesquieu n’est qu’un chantier, un point de départ et un exemple ou une possibilité pour l’avenir. Son engagement est objectif, en distance, tempéré et sage, enfin, non chargé d’émotions.

• Chateaubriand – la magie de souvenir
 

En cas de Chateaubriand, il évoque une solitude rousseauiste dans son « je » omniprésent. Son voyage romantique à l’enfance, où il éprouve à nouveau le mélange des sensations ouïe et vue, représente l’occasion pour encourager la nostalgie qui reste la particularité principale de toute son oeuvre : « J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails, leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées. »
L’entourage n’est qu’un lieu de souvenir ; c’est le souvenir qui devient la plus grande obligation pour Chateaubriand, renforcée par l’ambition d’une gloire future : « Cependant, en m’occupant de la pensée d’écrire mes Mémoires, je sentis le prix que les anciens attachaient à la valeur de leur nom : il y a peut-être une réalité touchante dans cette être, parmi les grands hommes de l’antiquité, cette idée d’une immortalité de l’âme, demeurée pour eux un problème. Si la renommée est peu de chose quand elle ne se rapporte qu’à nous, il faut convenir néanmoins que c’est un beau privilège attaché à l’amitié du génie, de donner une existence impérissable à tout ce qu’il a aimé. »
Ce récit contient de descriptions vives et excellentes avec lesquelles Chateaubriand se confirme comme un historien de son temps, témoin et acteur. La nature est seule confidente de ses pensées, l’espace méditatif et errant, quand même, il décrit en détail la société : « Je ne pourrais mieux peindre la société de 1789 et 1790 qu’en la comparant à l’architecture du temps de Louis XII et de François Ier, lorsque les ordres grecs se vinrent mêler au style gothique, ou plutôt en l’assimilant à la collection des ruines et des tombeaux de tous les siècles, entassés pêle-mêle après la Terreur dans les cloîtres des Petits-Augustins : seulement, les débris dont je parle étaient vivants et variaient sans cesse. Dans tous les coins de Paris, il y avait des réunions littéraires, des sociétés politiques et des spectacles ; les renommées futures erraient dans la foule sans être connues, comme les âmes au bord du Léthé avant d’avoir joui de la lumière. J’ai vu le maréchal Gouvion-Saint-Cyr remplit un rôle, sur le théâtre du Marais, dans la Mère coupable de Beaumarchais. On se transportait du club des Feuillants au club des Jacobins, des bals et des maisons de jeu aux groupes du Palais-Royal, de la tribune de l’Assemblée nationale à la tribune en plein vent. Passaient et repaissaient dans les rues des députations populaires, des piquets de cavalerie, des patrouilles d’infanterie. Auprès d’un homme en habit français, tête poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins et bas de soie, marchait un homme, cheveux coupés et sans poudre, portant le frac anglais et la cravate américaine. »
Son caractère complexe a-t-il aussi su minutieusement analyser, même un peu prétentieux : « Froid et sec en matière usuelle, je n’ai rien de l’enthousiaste et du sentimental : ma perception distincte et rapide traverse vite le fait et l’homme, et les dépouille de toute importance. Loin de m’entraîner, d’idéaliser les vérités applicables, mon imagination ravale les plus hauts événements, me déjoue moi-même ; le côté petit et ridicule des objets m’apparaît tout d’abord ; de grands génies et de grandes choses, il n’existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, admiratif pour les suffisances qui se proclament intelligences supérieures, mon mépris caché rit et place sur tous ces visages enfumés d’encens des masques de Callot. En politique, la chaleur de mes opinions n’a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l’existence intérieure et théorique, je suis l’homme de tous les songes ; dans l’existence extérieure et pratique, l’homme des réalités. Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n’y a jamais eu d’être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé ; androgyne bizarre, pétri des sangs divers de ma mère et de mon père. »
Malgré sa désillusion ambitieuse de postes, il cherchait de même les connaissances, la possibilité d’être l’écrivain. Il était étrangement lié de la douleur. En d’autres termes, il adorait ressusciter le passé, les temps d’autrefois et il rêvait au statut qu’il aurait chez les lecteurs prochains : « Je n’entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses ; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d’homme, et, j’ose le dire, à l’élévation de mon coeur. Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau ; ce n’est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles et généreux. Ce n’est pas, qu’au fond, j’aie rien cacher ; je n’ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme qui m’a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés ; mais j’ai eu mes faiblesses, mes abattements de coeur ; un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes, faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que l’on retrouve partout ? On ne manque pas d’exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine. »
Toute la biographie de Chateaubriand témoigne de sa vie bouleversante et florissante. C’est peut-être la raison pourquoi les Mémoires sont pleins de la magie des souvenirs, de l’oisiveté et d’une nostalgie douloureuse pour qu’ils puissent contrarier par sa méditation statique à la vie dynamique.

• Sartre – la recherche de sa nécessité
 

Comme l’on a déjà dit, Sartre mêle constamment deux personnages qui existent en même temps comme deux pôles contrariés: le « Jean » et « l’écriture ». L’écrivain, entrant dans le personnage d’un petit garçon, explique quelle était son enfance, comment sont arrivés ses rôles sociaux. Quand il écrit comme le personnage « l’écriture », il nous exprime son début, le commencement de l’écriture, de la création, le moment où elle n’était qu’une idée. Il est aussi vrai qu’un homme, étant enfant, est seulement l’idée d’une personne complète, ni bonne ni male, il n’est qu’une possibilité d’un caractère futur : « Ma vérité, mon caractère et mon nom étaient aux mains des adultes ; j’avais appris à me voir par leurs yeux ; j’étais un enfant, ce monstre qu’ils fabriquent avec leurs regrets. Absents, ils laissaient derrière eux leur regard, mêlé à la lumière ; je courais, je sautais à travers ce regard qui me conservait ma nature de petit-fils modèle, qui continuait à m’offrir mes jouets et l’univers. Dans mon joli bocal, dans mon âme, mes pensées tournaient, chacun pouvait suivre leur manège : pas un coin d’ombre. Pourtant, sans mots, sans forme ni consistance, diluée dans cette innocente transparence, une transparente certitude gâchait tout : j’étais un imposteur. »
Non seulement l’obligation d’un écrivain, mais aussi de l’écriture-même reste de se créer. La seule devoir devient écrire : « Je commençais à me découvrir. Je n’étais presque rien, tout au plus une activité sans contenu, mais il n’en fallait pas davantage. J’échappais à la comédie : je ne travaillais pas encore mais déjà je ne jouais plus, le menteur trouvait sa vérité dans l’élaboration de ses mensonges. Je suis né de l’écriture : avant elle, il n’y avait qu’un jeu de miroirs ; dès mon premier roman, je sus qu’un enfant s’était introduit dans le roman, je sus qu’un enfant s’était introduit dans le palais de glaces. Ecrivant, j’existais, j’échappais aux grandes personnes ; mais je n’existais que pour écrire et si je disais : moi, cela signifiait : moi qui écris. N’importe : je connus la joie ; l’enfant public se donna des rendez-vous privés. »
En dépeignant soit les situations, les évènements ou les hommes, soit des épisodes introspectifs, Sartre a tendance à une structure ouverte, diverse, ironique, une fois expressive une fois réaliste : « Les bourgeois du siècle dernier n’ont jamais oublié leur première soirée au théâtre et leurs écrivains se sont chargés d’en rapporter les circonstances. Quand le rideau se leva, les enfants se crurent à la cour. Les ors et les pourpres, les feux, les fards, l’emphase et les artifices mettaient le sacré jusque dans le crime ; sur la scène ils virent ressusciter la noblesse qu’avaient assassinée leurs grands-pères. Aux entractes, l’étagement des galeries leur offrait l’image de la société ; on leur montra, dans les loges, des épaules nues et des nobles vivants. Ils rentrèrent chez eux, stupéfaits, amollis, insidieusement préparés à des destins cérémonieux, à devenir Jules Favre, Jules Ferry, Jules Grévy. Je défie mes contemporains de me citer la date de leur première rencontre avec le cinéma. Nous entrions à l’aveuglette dans un siècle sans traditions qui devait trancher sur les autres par ses mauvaises manières et le nouvel art, l’art roturier, préfigurait notre barbarie. »
Le cour de son amélioration, jusqu’un intellectuel engagé, produit des pensées autoréférentielles, intertextuelles, métafictionnelles, ce qu’il n’est pas tant incroyable si l’on considère qu’il s’agit de Sartre-intellectuel et de construction-écriture au milieu des livres et en les lisant. S’il se souvenait des pensées, il ne revivrait ni le goût ni l’odeur, mais il retrouverait l’apparence, comme si la pensée faisait parti de cette allure en se matérialisant dans un livre : « Le hasard m’avait fait homme, la générosité me ferait livre ; je pourrais couler ma babillarde, ma conscience, dans des caractères de bronze, remplacer les bruits de ma vie par des inscriptions ineffaçables, ma chair par un style, les molles spirales du temps par l’éternité, apparaître au Saint-Esprit comme un précipité du langage, devenir une obsession pour l’espèce, être autre enfin, autre que moi, autre que les autres, autre que tout. »
Puisqu’il est ironique et émouvant, son personnage-narrateur-auteur relit le livre de son passé et essaye de trouver sa cause, précisément sa nécessité. Son engagement est marqué par une longue poursuite de son propre but, et c’est l’écriture qui deviendrait le fin, le sens la vie : « Ce que j’aime en ma folie, c’est qu’elle m’a protégé, du premier jour, contre les séductions de « l’élite » : jamais je ne me suis cru l’heureux propriétaire d’un « talent » : ma seule affaire était de me sauver – rien dans les mains, rien dans les poches – par le travail et la foi. Du coup ma pure option ne m’élevait au-dessus de personne : sans équipement, sans outillage je me suis mis tout entier à l’oeuvre pour me sauver tout entier. Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »

3. Conclusion

Le genre autobiographique a été analysé dans ce texte à l’exemple de trois écritures autobiographiques différentes : les mémoires, la compilation des pensées et le roman. L’on a étudié ces trois documents aux niveaux suivants : les écrivains ont été lus dans leur signification à l’histoire littéraire et dans leur importance à la critique littéraire, en leurs rôles sociaux et à la réception des leurs oeuvres à la littératures française ; l’on a recherché les nuances théoriques où l’on a déterminé le lieu et la valeur de chaque personne narrative. L’analyse stylistique a été accomplie aux macrostructures – définissant comment le style de chaque auteur est délimité par le milieu social et temporel –, et aux microstructures – élaborant le lexique, les figures stylistiques et les autres formes microstylistiques.

Finalement, l’analyse a été faite aux niveaux thématique et interprétatif où l’on a trouvé qui ou quoi a motivé leur chemin dès l’enfance ; l’ensemble des droits, devoirs et obligations à la situation qui génère l’histoire de leur vie ; comment ils décrivent le monde extérieur ; quelle était la constitution sociale de l’identité personnel ou, autrement dit, la façon de la naissance d’un intellectuel engagé et le développement des pensées qui lui forment.
Toutes les trois formes sont à l’extrême et ils ne représentent pas une vraie autobiographie, selon la définition de genre de Philippe Lejeune. La compilation des pensées de Montesquieu ne suit pas les évènements de sa vie, mais elle offre des motifs principaux et des arguments avec lesquels Montesquieu explique au lecteur son amélioration et la formation d’intellectuel engagé de la fin du 17e siècle et du début du 18e siècle. Les mémoires de Chateaubriand sont des témoignages politiques de ses fonctions militaire et parlementaire, mais ils sont aussi une vision soit introspective soit stylisée de ses efforts jusqu’à son propre engagement de la fin du 18e siècle et du début du 19e siècle. Pendant que le premier est le témoin du 18e siècle rationnel, l’autre écrivain est le témoin du 19e siècle romantique. Sartre écrit le roman de sa propre vie seulement par son titre, car cette histoire montre en réalité le développement et la formation d’un type d’intellectuel engagé du 20e siècle : de l’écrivain.

Par ailleurs, tous les trois sont libres de deviner ses leurs rôles et tous les trois choisissent créer l’identité d’un intellectuel dont le devoir doit être l’observation de soi-même. Pendant leurs vies – assurent-ils le lecteur au cours de leurs textes – ils transforment leur « moi » et ils entrent aux rôles divers. Montesquieu joue juge, propriétaire, littérateur et penseur ; Chateaubriand joue militaire, politicien, mémorialiste et penseur ; et Sartre joue professeur, critique de la bourgeoisie, écrivain et penseur.
Trois écrivains utilisent les possibilités des trois personnes narratives dans leurs oeuvres. Le style a été analysé au niveau de la comparaison sociologique, au niveau du texte et au niveau de l’emploi des figures stylistiques. Enfin, l’on a défini la particularité commune aux trois documents.
Finalement, tous les trois concluent leurs œuvres en donnant la façon de la transformation de son « moi ».
Bien que le genre autobiographique serve souvent comme l’outil de la confession ou de l’accusation, il est plus important qu’il soit utilisé comme l’appareil de légitimité et la source d’autorité pour l’auteur, qui cherche incarner sa place non seulement à la littérature et à la réception, mais aussi à la société. Ainsi l’autobiographie devient-elle l’instrument soit pour l’écrivain soit pour le lecteur qui lit cette autobiographie. Il est sûr que ces trois oeuvres peuvent inciter le lecteur non seulement à redéfinir sa propre personne, mais aussi à agir consciemment pendant toute sa vie.

Littérature utilisée et consultée

Montesquieu, Oeuvres complètes, Seuil, 1964
Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe, Paul Attinger, Genève, 1946
J.-P. Sartre, Les Mots, Gallimard, Saint-Amand, 1964
Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Seuil, Manchecourt, 1996
Philippe Lejeune, L’Autobiographie en France, A. Colin, Paris, 1971
Jean Starobinski, Montesquieu par lui-même, Seuil, Bourges, 1957
Catherine Volpilhac-Auger, Pensées, dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376399996/fr/
Joseph Dedieu, Montesquieu l’homme et l’oeuvre, Boivin et compagnie, 1943
Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe, Flammarion, Paris, 1997
Victor-L. Tapié, Chateaubriand par lui-même, Seuil, 1957
M.-F. Imbert, Les Métamorphoses de la liberté devant la restauration et le Risorgimento, José Corti, Paris, 1967
François Jeanson, Sartre par lui-même, Seuil, 1955
Béatrice Didier, Stendhal autobiographe, PUF, 1983
Ingrid Šafranek, Bijela tinta, Litteris, Zagreb, 2013
Vladimir Biti, Pojmovnik suvremene književne teorije, MH, Zagreb, 1997

Ana Kapraljević

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